« Le Chant du Cid » – Al Sayyid et le Manuscrit de Saragosse

« Avec le Temps, avec le Temps va tout s’en va », après cette formulation d’introduction d’anxio dépressif, on peut légitimement avoir l’impression que je souhaite faire fuir tous lecteurs, et pourtant, cher lecteur et lectrice avisé, ce refrain est bien dans le Ton. Plus ce fameux Temps passe, et plus les meilleures histoires de la Tradition Historique se délabrent aux fils des scénarios revisités par les marécages cinématographiques hollywoodiens. Non, je sais, j’exagère mais c’est bien pire que ça.

«Qui est Le Cid ? »

le-cid-1961Est-ce le Film de 1961, épopée historique avec orchestre symphonique stéréo et gros plan sur les yeux bleus acier du Héros? Est-ce Charlton Heston recopiant fidèlement son rôle du prophète Moïse et remit pour l’occasion en chevalier du Moyen Age, avec l’exquise Sophia Loren, en Chimène des bas quartiers Napolitains? Romance pour reconquérir les cœurs des mangeurs de pop-corn et accessoirement le royaume de Valence aux mains des délinquants récidivistes Musulmans, les bougres … Le « chant du Cid » était devenu « le chant de la Tapas ».

La représentation Historique officielle dit que Rodrigo Ruy Diaz de Vivar né en 1043 près de Burgos, d’une famille d’Aristocrates modestes, fut un chevalier mercenaire Chrétien, Héros de la Reconquista Espagnole bien qu’il ait également combattu aux côtés des Musulmans contre les Chrétiens en contrepartie «d’avantages financiers». Bien que l’incohérence de ce magnifique exposé d’enfant du CE2 provient de la source grand public WiKipedia !

Je m’en vais vous conté par l’intermédiaire d’un manuscrit Historique et Traditionnel retrouvé, une époque flamboyante, une histoire légendaire, la Mythique Al-Andalous, la rencontre entre un Roi scientifique Musulman et un stratège Militaire Chrétien qui fit la Légende du Chevalier « Al Sayyid – El Campeador » dit Le Cid.

Le Manuscrit de « Saragosse » (retrouvé)¹ 

Palacio_de_la_Aljafería-Zaragoza
Le magnifique palais de l’Aljaferia à Saragosse qui fut la résidence des Rois de la dynastie des Banu Hud

Tout a commencé à Saragosse, aux confins occidentaux de l’empire, dans le palais de la dynastie des Banu Hud, en l’an 474 de l’Hégire. Gerbert d’Aurillac, le pape de l’an Mille, était mort depuis déjà trois quarts de siècle après avoir été le premier à goûter aux délices de la nouvelle science venue d’Orient, celle qui mettait le ciel à portée de la main, grâce à la géométrie subtile des astrolabes planisphériques. L’Europe venait à peine de sortir de sa longue hibernation et, après avoir inventé le harnais, l’assolement triennal et la ceinture de chasteté, s’était mise à rêver de grands espaces et à regarder vers l’orient de l’empire.

En cette année 474 de l’Hégire, l’aîné de la famille des Banu Hud venait de succéder à son père à la tête du royaume de Saragosse, en prenant le titre d’Al-Mu’taman (le dépositaire de la confiance). Il devait avoir alors moins de trente-cinq ans. Pour la première fois dans l’histoire de l’empire, un grand mathématicien devenait Roi. Mais cet événement arrivait trop tôt parce qu’il allait contrarier un projet ambitieux : Rédiger, pour les futurs chercheurs, une synthèse des mathématiques produites avant lui avec, à la fois, tous les outils théoriques connus et leurs applications. L’ouvrage avait déjà un titre, le Livre de la perfection. Il avait aussi un plan détaillé, et sa réalisation était très avancée puisque le premier volume consacré aux aspects théoriques et qui comprenait plus de 400 théorèmes, était presque achevé.

Al-Mu’taman redoutait de ne pas pouvoir mener son projet jusqu’à son terme, à cause de sa nouvelle fonction et des menaces qui se précisaient. Il y avait d’abord les armées chrétiennes du Nord, dirigées par le roi de Castille Alphonse VI (1072-1109), qui se préparaient à une grande offensive contre le pouvoir musulman de l’Espagne désormais atomisé en une vingtaine de principautés. Il y avait ensuite, son propre frère, Al-Mundhir, qui venait de lui déclarer la guerre en espérant récupérer le trône à son profit. Et l’on raconte, mais seul Allah connaît encore la vérité, que la veille de son intronisation, Al-Mu’taman apprenait de la bouche de son médecin personnel que sa longue maladie avait résisté à tous les médicaments connus et qu’il ne lui restait plus beaucoup de temps à vivre.

Le nouveau Roi prend alors une décision unique dans les annales de l’empire. Pour pouvoir se consacrer à son projet, il fait appel au plus grand chef militaire de l’armée ennemie, Rodrigo Diaz de Bivar (1043-1099), et il le charge de protéger son royaume contre les offensives castillanes et les prétentions de son frère Al-Mundhir.

Rodrigo accepte et il s’acquitte si bien de cette tâche qu’il obtient le titre honorifique d’Al-Sayyid (le Seigneur), devenu plus tard El Cid. Cela va fournir un répit de quatre ans au Roi mathématicien, période pendant laquelle il va beaucoup se consacrer à son ouvrage et en rédiger des chapitres essentiels. Puis ce fut l’année 478 de l’Hégire, l’armée de Castille assiège Tolède, l’ancienne capitale de l’Espagne wisigothique et réussit à la prendre d’assaut. Moins de six mois plus tard, le Roi Al-Mu’taman succombe à la maladie sans avoir pu mettre la dernière main à l’œuvre de sa vie.

C’est du moins ce que diront des témoignages tardifs, mais en est-on vraiment sûr ?

Résultat de recherche d'images pour "Kitab al-Istikmal"« Le Livre de la perfection » commence alors un singulier voyage. Les premières copies circulent, d’abord à Saragosse puis à Valence où un grand mathématicien, Ibn Sayyid, étudie son contenu et tente d’élaborer un chapitre nouveau en géométrie. Au XIIe siècle, deux jeunes étudiants, qui ne se connaissaient pas, ont eu la même passion pour le contenu du manuscrit. Le premier est Ibn Munim (de l’an 1228), un brillant mathématicien de la ville de Dénia. Lorsqu’il quitte l’Espagne pour s’installer définitivement à Marrakech, la capitale des Almohades, il prend avec lui une copie du manuscrit.

De nouvelles copies seront faites au Maghreb et elles circuleront jusqu’au XIV siècle. Le second étudiant est originaire de Cordoue et n’est autre que Maïmonide (de l’an 1204). Dans son exil à Fès puis au Caire, il emporte avec lui une copie du manuscrit. Dans cette dernière ville, il décide d’enseigner certains chapitres du traité. C’est son élève, Joseph Ibn Aqnin de Ceuta (de l’an 1226)  qui nous l’apprend dans son livre « La médecine des âmes », qu’il a écrit en arabe et qu’il s’est ensuite contenté de transcrire en lettres hébraïques.

 Maïmonide

À la mort de Maïmonide, Ibn Aqnin quitte le Caire et s’installe à Alep, en Syrie. Il n’emporte avec lui que quelques livres, ceux du Maître et une copie du manuscrit d’Al-Mu’taman. Dans cette ville, il se lie d’amitié avec un intellectuel arabe, Ibn al-Qifti, qui est en train de préparer un important ouvrage bibliographique. Ils s’entretiennent de la science en Occident et de ses représentants. Ibn al-Qifti note soigneusement les précieuses informations en particulier sur Maïmonide, sur le Roi mathématicien de Saragosse et sur son livre. Puis il y eut cette tragique journée de l’an 657 de l’Hégire où Bagdad, la capitale de l’empire a cédé, dans le feu et dans le sang, à l’invasion mongole.

Ce jour-là et ceux qui suivirent, des témoins ont cru voir les eaux du Tigre rouge du sang des victimes de toutes confessions, et les arches des ponts bouchées par l’amoncellement des livres jetés dans les eaux du fleuve. On raconte que la veille et l’avant-veille, des hommes d’expérience avaient eu vent, par des marchands venus de Perse, des massacres et des ravages commis dans leurs villes par les armées mongoles. Alors, ils ont rassemblé des milliers de livres, parmi les plus précieux, les ont emballés comme de vulgaires marchandises et les ont confiés à des caravaniers de passage. On raconte aussi que parmi ces livres il y avait le manuscrit de Saragosse qui prit la direction de Maragha, en Asie centrale.

L’observatoire de Maragha au 15ème siècle

C’est dans cette ville où, après avoir longtemps saccagé et brûlé, le pouvoir mongol a fait construire l’un des plus imposants et des plus prestigieux observatoires de toute l’histoire de l’empire. Et c’est dans cette ville qu’arrive, un jour, un jeune étudiant d’Anatolie avide de science et de philosophie. Il découvre une copie du manuscrit de Saragosse, se passionne pour son contenu et, pour le sauver de l’oubli, il décide d’en faire une nouvelle rédaction qu’il intitulera plus tard « La complétion mathématique ». On raconte que, pour être sûr de voir l’ouvrage de son professeur résister au temps, un de ses élèves, devenu un puissant personnage de l’État Ottoman, aurait déposé une copie dans la bibliothèque du sultan Bayazid 1er (1389-1402).

Puis le vent de la décadence s’est mis à souffler et les grands foyers scientifiques de l’empire ont vu, l’un après l’autre, leurs activités ralentir et parfois s’arrêter. Alors, comme beaucoup d’autres ouvrages scientifiques majeurs, le manuscrit de Saragosse a cessé d’être copié et, pendant cinq siècles, personne n’en a évoqué le contenu, jusqu’à cette année 1927 où un historien des sciences américain s’est interrogé sur l’existence réelle du manuscrit.

À partir de là les événements vont s’accélérer : En 1984, à l’occasion d’un colloque international, les premières informations sur le contenu du manuscrit de Saragosse sont présentées. En 1986, la découverte d’une grande partie de l’ouvrage est annoncée dans une revue internationale. Des fragments anonymes et incomplets étaient conservés à Leyde et à Copenhague, à Damas et au Caire. En 1997, la même revue internationale annonce la découverte, dans la bibliothèque du Musée militaire d’Istanbul, d’une copie de la nouvelle rédaction, celle précisément qui avait appartenu à la bibliothèque de Bayazid 1er. C’est là le dernier épisode connu de la longue histoire du manuscrit de Saragosse. Pour le reste, Allah seul connaît encore la vérité que dévoilera peut-être un jour quelque chercheur obstiné.

En attendant, le palais d’Al-Mu’taman continuera à résister aux assauts farouches du Cerzio, ce vent redoutable de la vallée de l’Èbre. Ses chambres et ses vestibules continueront à garder les secrets d’un Roi qui fut si peu attentif aux affaires de son royaume mais si préoccupé par le « destin de la science ».

Le théorème de Ceva, découvert à la fin du xie siècle par al-Mutaman.
Le théorème de Ceva, découvert à la fin du XIème siècle par Al-Mutaman.

Le livre de la perfection Kitab al Istikmal²  est un compendium de la mathématique Grec d’Euclide et d’Archimède entre autres. Le livre traite des Nombres irrationnels, des sections coniques, de la quadrature du segment parabolique, des volumes et des aires de divers objets géométriques ou le trace de la tangente à un cercle.

C’est aussi une classification comprenant, l’arithmétique, la géométrie, la stéréométrie (mesure des solides). Yusuf Al-Mutaman (que Dieu l’agrée) est l’auteur de la première formulation connue du théorème de Giovanni Ceva, qui n’a été connu en Europe qu’en 1678.

Le Cid avait-il connaissance de cet important projet scientifique (le livre de la perfection) du Seigneur Yusuf Al-Mu’taman, et ainsi, lui a-t-il promis de faire le nécessaire afin qu’il aboutisse? Seul le Tout Puissant sait mieux.

Conclusion :
Rodrigo Ruy Diaz de Vivar fut très mal considéré en son époque au royaume d’Espagne. Issu d’une modeste famille aristocratique de province perdue dans les méandres d’une cour royale aux intrigues funestes, après l’assassinat du Roi Ferdinand 1er, sa chute fut programmée, il sera exilé hors du royaume de Castille, accusé de l’assassinat par le Nouveau Roi Ferdinand II.

Parcourant l’est de la péninsule ibérique, Rodrigo n’aura de choix que d’offrir ses services pour survivre à la sentence de l’expropriation totale de ses biens et propriétés. Malgré tout, le manuscrit de Saragosse, nous montre une facette bien plus crédible que celle du Héros Chrétien pourfendeur de délinquants Musulmans ou du Traitre assassin du Roi très Chrétien Ferdinand 1er. Il fut l’ami d’un Roi Musulman et contribua par son honneur et ces qualités de stratège militaire, à l’amélioration de la science et à sa transmission.

Cet Homme en son Temps, était un Chevalier, son but était la Noble Cause, la Cause Divine ! Amen.

Cid Lazard.

¹/Source « Le manuscrit de Saragosse »
Sincères remerciements au Professeur M. Ahmed Djebbar pour ces travaux sur  » Le manuscrit (retrouvé) de Saragosse « , Alliage, n°47 – Juillet 2001, mis en ligne le 31 août 2012
²/ Le livre de la perfection Kitab al Istikmal

eschatologiablog

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2 réflexions au sujet de “« Le Chant du Cid » – Al Sayyid et le Manuscrit de Saragosse”

  1. Salam et bonsoir à tous

    A nos lecteurs, lectrices , après « La Huppe », je vous annonce que Cid vient d’intégrer l’équipe du site , il aura sa propre rubrique « L’écho de Cid, entre Histoire et Science » , nous sommes honorés de le compter parmi nous et nous lui souhaitons la bienvenue dans la Team eschatologiablog…

    Bravo Cid pour cet excellent premier article 😉

    Paix sur vous tous …

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  2. Salam à tous et aleyk salam Sherazad,

    Bienvenue Al Sayyid Lazard et c’est un honneur que de te compter parmi nous mon très cher frère en Allah swt .

    Superbe article , l’Histoire avec un grand « H » d’un homme à qui tu redonnes sa noblesse et son honneur , un pont et un lien entre occident et orient et Dieu sait que nous en avons besoin en cette fin des temps chaotique , puisse le Tout Puissant swt te récompenser pour cet excellent travail.

    La paix et le salut sur tous les hommes et femmes de bonne volonté.

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