Charles Martel, imposture historique et mythe fasciste

732, Poitiers, Charles-Martel : une date, un lieu et le nom d’un chef de guerre au cœur du récit nationaliste de l’histoire en France. Utilisée pour la propagande colonialiste et mobilisée régulièrement dans l’imaginaire pour signifier la défense du territoire, cette bataille est devenue une référence incontournable du nationalisme et du fascisme français. Pour certains groupes des droites radicales, cet évènement historique est encore aujourd’hui le symbole d’une lutte contre « l’invasion » arabe et l’immigration musulmane.

Le Cercle Charles-Martel, auteur de nombreux attentats et meurtres entre 1973 et 1983 se réclamait de cette histoire. Plus récemment, en octobre 2012, Génération Identitaire a occupé une mosquée en construction à Poitiers en mobilisant la même symbolique. Il y a quelques jours, le 24 février 2014, le site historique de Moussais-la-Bataille a de nouveau été la cible de dégradations, avec des inscriptions xénophobes et des croix celtiques taguées :


Poitiers


On notera d’ailleurs à quel point ces militants de la culture nationale et nationaliste connaissent et respectent la langue française….

Cette focalisation sur la bataille de Poitiers témoigne en réalité d’une méconnaissance complète de l’histoire de France, par ceux-là même qui prétendent « ne pas vouloir oublier ». La bataille dite « de Poitiers » fait débat car très peu de sources historiques permettent de la comprendre. En tout état de cause, ce ne fut en aucun cas « un choc de civilisations » entre occident chrétien et orient musulman.


Poitiers 2


Il faut donc re-préciser un peu le contexte historique de cette bataille pour sortir des fantasmes nationalistes et prendre la mesure des faits.

Ceci n’est pas une invasion

En 732, les troupes franques de Charles-Martel (684 – 741) affrontent les forces d’Abd al-Rahmân, général omeyyade et émir de Cordoue. A cette époque, la France n’existe pas et n’existera pas avant des siècles. L’idée d’une nation française défendant son territoire à Poitiers n’a donc aucun sens.

De même, l’idée d’une invasion arabo-musulmane destinée à conquérir le territoire français ne correspond à aucune vérité historique. Depuis 710, des troupes arabo-berbères ont conquis la majeure partie de la péninsule ibérique. À partir de ces territoires, des raids militaires sont organisés pour prélever par la force les richesses économiques des régions proches. Les armées arabo-mulsulmanes franchissent les Pyrénées durablement en 720, conquérant notamment la ville de Narbonne, qu’ils occupent jusqu’en 759.

Ils progressent ensuite par expéditions militaires rapides visant les grandes villes, afin d’en piller les richesses et non de les annexer. En 721, l’un de ces raids s’arrête devant Toulouse ; en 725, un autre raid remonte la vallée du Rhône et aboutit au pillage de l’importante ville d’Autun. Le lieu de la bataille de Poitiers est alors un seuil qui ouvre potentiellement l’accès à la vallée de la Loire, très riche à cette époque, avec notamment l’abbaye de Saint-Martin de Tours, important domaine seigneurial et haut lieu de pèlerinage.

La bataille dite de Poitiers doit être comprise dans ce contexte d’expéditions militaires à but économique et non comme un projet de conquête territoriale1. La percée des armées arabo-berbères au-delà des Pyrénées n’est pas une guerre de conquête territoriale mais une guerre de razzia, comme celles menées par les Vikings – contrairement à ce qu’affirme, par exemple, Lorànt Deutsch, qui confond le travail d’historien avec celui de conteur de fables2. La bataille dite de Poitiers ne marque pas l’arrêt d’une tentative d’invasion, pas plus qu’elle ne met fin à la menace de raids militaires depuis la péninsule ibérique…

Un événement bien discret

Au regard de l’histoire générale du monde méditerranéen au VIIIe siècle, la bataille de Poitiers est un micro-événement. Au-delà de cette date, les raids militaires arabo-berbères se poursuivent durant plus d’un siècle, touchant diverses régions du continent européen. Depuis la péninsule ibérique, des troupes conduisent des raids maritimes vers la Provence (Avignon et Arles), la péninsule italienne, la Sardaigne, la Sicile ou encore la Corse. Charles Martel n’arrête pas ce mouvement. La bataille de Poitiers n’est en réalité qu’une péripétie, un accident, dans la longue expansion musulmane en Méditerranée.

A cet égard, la bataille de Poitiers n’existe pas de manière très développée dans l’historiographie arabo-musulmane. L’évènement y est mentionné parmi de nombreuses autres défaites et victoires de cette époque, sans qu’il soit fait mention d’affrontements religieux.

Les sources chrétiennes, quant à elles, insistent sur cet événement à mesure qu’elles en sont éloignées dans le temps. L’événement est important pour les contemporains latins mais ce n’est qu’après qu’il sera interprété comme un conflit décisif à dimension religieuse.

Une conquête territoriale germanique

La bataille dite de Poitiers est d’abord une victoire politique de Charles-Martel sur ses rivaux régionaux chrétiens (qui, dans l’hypothèse d’un « choc de civilisations », auraient pourtant dû être ses alliés…). Le territoire de l’Aquitaine, où se déroule la bataille de Poitiers, n’est pas sous la domination de Charles Martel. Bien au contraire, le duc Eudes d’Aquitaine est l’un des grands rivaux du chef de guerre franc. En 731, Charles Martel tente déjà de soumettre l’Aquitaine. En 732, alors que la ville de Bordeaux est assiégée par les Omeyyades, le duc d’Aquitaine, pris entre deux feux, est contraint de se soumettre au pouvoir franc.

La victoire de Charles Martel à Poitiers lui permet donc d’avancer en Aquitaine et de s’accaparer le territoire de son rival. Pour les Aquitains, l’envahisseur n’est pas tant Abd al-Rahmân, qui ne compte certainement pas s’installer en Aquitaine, que Charles Martel, qui ambitionne depuis longtemps déjà de conquérir le sud-ouest de la Gaule.

La victoire de Poitiers est surtout la victoire d’un seigneur chrétien sur un autre seigneur chrétien, dans une lutte pour la suprématie territoriale. Un événement bien ordinaire et banal…

Un coup d’état légitimé par le christianisme

Au moment de la bataille dite de Poitiers, Charles Martel vient de prendre le pouvoir sur l’Austrasie, il est maire du Palais, c’est à dire que, malgré la survivance des descendants royaux mérovingiens, il est le chef militaire et politique de ce territoire qu’il cherche à étendre. Sa légitimité politique est encore assez fragile car il a confisqué le pouvoir à la dynastie régnante.


poitiers identitaires


La victoire militaire de Charles Martel contre Abd al-Rahmân lui permet de s’ériger en héros de la chrétienté, afin de légitimer son coup de force politique et ses ambitions de conquête. Une propagande politique est alors développée, mettant l’accent sur la bataille de Poitiers et la présentant comme un choc décisif entre deux religions. Cet angle religieux n’a d’autre but que de permettre à la famille carolingienne de s’affirmer, au détriment des autres dynasties chrétiennes. On notera au passage que les différences religieuses n’ont pas empêché, au même moment, des alliances entre gouvernants musulmans et chrétiens.

D’un point de vue historique, la bataille de Poitiers ne tire donc son importance que de la propagande politique à laquelle elle a servi de fondement. Par conséquent, célébrer Charles Martel, c’est célébrer la victoire politique d’un « dictateur »3 et c’est être dupe de la propagande politique de cette époque…

Au niveau socio-politique, la prise de pouvoir des Carolingiens marque le déclenchement d’un mouvement de « germanisation » des élites politiques. Le mythe auquel les nationalistes français croient rendre hommage est donc bien éloigné de la réalité historique. Le chevalier érigé en héros de la chrétienté et en symbole français parlait vraisemblablement une langue germanique et cherchait avant tout à étendre son propre pouvoir.

Loin d’être venu sauver un occident chrétien contre un orient musulman menaçant, Charles Martel est surtout venu concrétiser ses projets de conquête. Le héros de la propagande fasciste est un putschiste ambitieux venu envahir l’Aquitaine.

Les droites radicales célèbrent le culte d’événements historiques dont ils ne connaissent en réalité pas grand-chose : dans l’Histoire, les oppositions ethnico-religieuses sont bien souvent très secondaires par rapport aux facteurs explicatifs politiques et économiques.


Notes :

1« L’instabilité politique en al-Andalus, où six gouverneurs se succèdent de 726 à 736 dans un climat tendu entre Arabes et Berbères, se prête mal à un projet de conquête. Il n’est pas exclu, certes, qu’un raid se mue en installation si les populations ne résistent pas, mais rien n’indique une telle volonté au départ » : Françoise Micheau, Guerres et Histoire, numéros 16, page 57.

2« Abd al-Rahmân réunit alors en Espagne une invraisemblable force de frappe destinée à envahir le royaume Franc : des centaines de milliers d’arabes et de berbères (…) pressés de prendre possessions des futurs terres occupées (…) » : Lorànt Deutsch, Hexagone, Michel Lafon, 2013. Pour la démonstration des erreurs et des dangers de ce travail voir : http://www.leshistoriensdegarde.fr/

3 Jospeh Calmette, Le Moyen Age, Paris, Fayard, 1948, p. 73.

Source 


Vidéo : Le mythe de la bataille de Poitiers

Pour bien comprendre la bataille de Poitiers, il faut impérativement se replonger dans le contexte de l’époque. L’Espagne est dans une situation critique, la population est exacerbée par la politique répressive des rois visigoths. De plus, une partie de l’aristocratie espagnole est en colère et accepte de s’allier aux musulmans.

La conquête de l’Espagne ne pouvait se faire sans l’accord du calife à Damas. Une fois convaincu par l’intérêt d’une expédition, on confie la mission à Tariq Ibn Zyad, qui à la tête d’une armée de 7000 hommes, se lance dans la traversée de la Méditerranée. Acceptés très rapidement par la population qui jouit dorénavant d’avantage de liberté, les musulmans arrivent donc jusqu’au sud de la France. Preuve en est, une mosquée sera construite à Narbonne.

A cause d’une mauvaise politique et d’une mauvaise négociation des alliances, les musulmans se retrouvent confrontés aux mérovingiens dirigés par Charles Martel. Des tensions internes entre arabes et berbères créent la confusion, et une partie de l’armée décide de quitter le groupe dans la nuit. Le lendemain matin, il n’y a plus personne sur le champ de bataille, au point que Charles Martel pense à une énième stratégie des musulmans. Vous l’aurez donc compris : il n’y a jamais eu de bataille de Poitiers.


 


La véritable histoire de Charles Martel : Celle que Ménard et Jean-Marie Le Pen ignorent

Depuis le fameux 11 janvier, dont la droite voudrait faire une « Journée d’unité nationale et de lutte contre le terrorisme », le nom de Charles Martel, « sauveur de la chrétienté », est venu, dans bien de réseaux liés à l’extrême-droite, se rappeler au bon souvenir non pas de la France « pays des droits de l’homme », mais de la France « fille aînée de l’Église ».

Comme si la théorie du « choc des cultures » s’était muée en celle d’une « guerre de religions », ce que Jean-Marie Le Pen, toujours aussi lourdement calembourdesque, a résumé d’un cri : « Je suis Charlie Martel ! »

C’est précisément dans cette mouvance lepéniste que Robert Ménard a lancé sa énième provocation, en commençant par criminaliser les petits écoliers biterrois sur la seule base de la « consonance musulmane » de leurs prénoms ! Dans ma tribune, publiée sur Le Plus de l’Obs le 12 mai (« Robert Ménard, changez vitre de patronyme »), j’ai dit ce que je pensais de ce forfait antirépublicain. Cela m’a valu nombre d’incriminations avec, à l’appui, des arguments puisés dans les pages d’un Deutsch métronome promu rewriter du roman national. Comme tant d’autres thèses scolaires, celle de notre auteur-baladin illustre brillamment cette leçon de Marc Bloch (dans son « Apologie pour l’Histoire ») :

« Aussi bien que des individus, il a existé des époques mythomanes […] C’est d’un bout à l’autre de l’Europe, comme une vaste symphonie de fraudes. Le moyen âge, surtout du VIIIe au XIIe siècle, présente un autre exemple de cette épidémie collective… Comme si, à force de vénérer le passé, on était naturellement conduit à l’inventer. »

Charles Martel, « dilapidateur et enragé tyran »

C’est pour répondre à ces nostalgiques orphelins de Charles Martel, comme à notre « rapporteur-sans-frontières » des thèses d’extrême droite, que je tiens à fournir, ici, quelques éléments d’information sur la véritable nature du « tombeur des Sarrasins », et, par la même occasion, sur l’histoire de Béziers (ville dont Robert Ménard a chargé Renaud Camus, le théoricien du Grand Remplacement, d’écrire l’histoire)…

Pour en finir, donc, avec cette légende qui fait de Charles Martel le « sauveur de la chrétienté », précisons d’emblée que le chef franc, connu de son vivant comme le plus grand « spoliateur des biens de l’Église », n’a jamais bouté les Arabes hors de « France », pour trois raisons : primo, ce pays n’existait pas encore en tant que tel ; secundo, c’est son fils qui réussira à reprendre Narbonne, trois décennies après la mythique bataille ; tertio, la présence sarrasine est attestée dans les Alpes et dans le Jura au moins jusqu’au du Xe siècle.

Tout comme la légende du « Marteau de Dieu », celle du « spoliateur des biens de l’Eglise » aura, en son temps, la peau dure. De Liège (ou plutôt, la ville n’existant pas encore, de Tongres-Maastricht, ancien fief du père de Charles, Pépin d’Herstal, et dont l’évêque, saint Lambert, fut assassiné sur ordre de l’oncle maternel de Charles) à Nîmes, en passant par Toulouse et Narbonne, l’homme est dénoncé comme aucun grand de ses contemporains ne l’aura été : « Ô Charles Martel, dilapidateur et enragé tyran ! », s’écriera Jean Boldo d’Albenas, l’un des pères du protestantisme nîmois [1]. Sans doute, cet auteur a-t-il des raisons de fustiger le Franc, qui avait ruiné sa ville (Nîmes) avant d’y mettre le feu : c’était en 739, alors que Charles Martel remontait de Narbonne, tout dépité de n’avoir pas réussi à en déloger les Sarrasins, malgré un long siège éprouvant…

Plus cohérente est la thèse de Nicolas Germain Léonard, historien de la ville de Liège, qui nous explique en quoi et pourquoi Martel méritait une telle charge : « Il donnait à ses officiers les évêchés et les abbayes. Les biens de l’Église devenaient héréditaires ; on en formait la dot des filles qu’on mariait. Pépin d’Herstal avait enrichi le clergé, Charles le dépouilla. » [2]

Évidemment, après la victoire de Poitiers, la cause est entendue : les biens de l’Église furent « l’instrument de la délivrance de l’Europe, et de la victoire de l’Évangile sur le Coran » ! [3]. Mais que durant toute l’existence de Martel (688-741), à Limoges, Cahors, Auch, Saint-Lizier, Autun, Orange, Avignon, Carpentras, Marseille, Toulon, Aix, Antibes, Béziers, Nîmes, Lodève, Uzès, Agde, Maguelonne, Carcassonne, Elne, il y eut une interruption dans la succession des évêques ; voilà qui en dit long sur l’état d’abandon de la « Fille aînée de l’Église » !

Désordres, ruines, assassinats 

D’autres griefs ternissent la renommée de Charles. Ceux, notamment, qui font de lui le persécuteur d’Eucher, l’évêque d’Orléans, et de Guidon, le futur saint Guy. Abbé de Fontenelle, ce dernier subit le supplice suprême pour une imaginaire conspiration… Désordres, ruines, assassinats : des forfaits qui poursuivront le chef franc jusqu’à sa mort.

Mais c’est le sort réservé à l’évêque d’Orléans, le futur saint Eucher, qui assombrira le plus sa renommée. Accusé d’avoir comploté contre Martel, l’évêque « fut envoyé en exil avec tous ses proches, (puis) transféré dans le monastère de Saint-Tron où il mourra en 738 » [4]. Conclusion de Flodobert, l’évêque de Noyon et de Tournai (894-966) : « Ce bâtard né d’une servante n’était audacieux qu’à faire le mal envers les Églises du Christ. »

De ce martyre de saint Eucher, une légende naîtra plus d’un siècle après, qui sera consignée dans le compte-rendu d’un concile tenu en 858 à Quierzy, où il est fait mention d’un songe d’Eucher. Extrait :

« Nous savons en effet que saint Eucherius, évêque d’Orléans fut entraîné dans le monde des esprits. Entre les choses que Dieu lui montra, il reconnut Karl exposé aux tourments dans le plus profond de l’enfer. » Commentaire de Jean Deviosse, biographe de Charles Martel : « Le texte ne laisse place à aucune équivoque. Karl, spoliateur résolu des biens de l’Église, est reconnu coupable à part entière. » [5]

La même justification sera reprise par Jules Michelet, pour qui « les agressions de Karl contre le patrimoine de l’Église faisaient douter qu’il fût chrétien » ! [6]

Mais, disions-nous, les mythes ont la peau dure. Et après tout, des spoliations, quel envahisseur n’en commet pas ? Du IXe au XIe siècles, la renommée de Charles en souffrira. Étrangement, c’est aux siècles des Croisades que le nom de Martel va retrouver son aura, celle de tombeur des Sarrasin et de… sauveur de la chrétienté : comme si, écrira Chateaubriand, « Les Maures, que Charles Martel extermina, justifiaient les Croisades ! » [7].

Les crimes de Martel dans le Sud (de la France)

Sur le terrain, la réalité était tout autre. Ce que Charles visait en fait, et depuis longtemps, c’est la conquête de l’Aquitaine (dont la capitale était alors Toulouse et non Bordeaux). Tant que cette région était menacée par les Sarrasins, il s’était contenté d’attendre son heure. Mais en apprenant avec stupéfaction la nouvelle du mariage du gouverneur musulman de Narbonne avec la fille du duc d’Aquitaine, Martel comprit très vite le risque que pouvait représenter une telle alliance.

Celle-ci n’arrangeait pas non plus Abd er-Rahman, le maître de Cordoue (l’Espagne arabo-andalouse était déjà minée par les révoltes berbères contre le pouvoir arabe), ce qui l’amena à supprimer le « traître » gouverneur, un Berbère, avant d’offrir la fille du duc au calife de Damas… Si Charles Martel arrêta effectivement les Arabes à Poitiers, il ne réussit donc pas à les déloger de la Narbonnaise, qu’il attaqua par deux fois, sans succès.

La légende qui colle au nom de Martel doit être revue et corrigée sur un autre point : jamais les Francs n’ont eu de considération pour les habitants du sud de la Gaule. L’homme « gallo-romain », et particulièrement le citoyen de Toulouse, trop raffiné aux yeux du Franc fruste et inculte, était traité d’homunculus.

Furieux d’avoir échoué par deux fois à Narbonne, Martel va se venger sur les populations locales (chrétiennes) à qui il reproche de ne pas l’avoir accueilli en sauveur. Sur le chemin du retour (vers ses terres du Nord), il se venge sur Agde, Béziers, Maguelone, Nîmes (dont il brûle les arènes !). Selon Ernest Sabatier, notre cher historien de la ville de Béziers :

« Les Franks pillent à outrance dans tous les lieux où ils portent leurs pas ; ils désarment la population chrétienne, qui, ayant conservé en partie la civilisation romaine, voyait en eux des Barbares, et leur était suspecte. Forcés d’abandonner le siège de Narbonne, et voulant empêcher les Sarrasins de prendre ailleurs dans le pays une position solide, ils rasent les fortifications de Béziers, d’Agde et d’autres cités considérables. Agde et Béziers sont même livrées aux flammes, leurs territoires dévastés, les châteaux sont démolis. Enfin, en s’éloignant, les soldats de Charles-Martel emmènent, outre un grand nombre de prisonniers sarrasins, plusieurs otages choisis parmi les chrétiens du pays. » [8]

Ces dévastations seront toutes mises sur le compte des Sarrasins, comme le sera un demi-siècle plus tard la mort de Roland à Roncevaux (des historiens ont, enfin, démontré que l’attaque fut le fait des Basques et non des Arabes), et comme le seront cinq siècles plus tard d’autres exactions, et là, c’est toujours l’historien de la ville de Béziers qui témoigne : « Plusieurs dépôts ont éprouvé des vicissitudes qui ont rendu assez rares les documents dont j’aurais pu profiter. Les anciennes archives de Béziers furent, elles, consumées par l’incendie qu’y allumèrent les croisés en 1209… » !

Plusieurs chroniques l’attestent (Continuation de Frédégaire, Isidore de Beja, Chronique de Moissac, El Maqqari [9]) : les cités susceptibles d’être ou de devenir des repaires pour les musulmans sont ravagées. Maguelone est rasée, Montpellier n’est pas épargnée, et encore moins Nîmes :

« Pour punir la ville qui a fait appel aux Arabes, Charles démolit les portes, abat les murailles et tente d’incendier les Arènes sous prétexte qu’elles sont aménagées en ouvrage défensif. Sur son ordre, ses guerriers entassent toute une forêt dans l’Amphithéâtre et y mettent le feu » [10] 

Un retour du refoulé historique

Voilà la vraie nature et l’œuvre du héros de tant de générations d’écoliers de France ! Celui-là même dont le nom figura jusqu’à la veille de l’élection présidentielle de 2002, sur une affiche électorale : « 732 Martel, 2002 Le Pen ». En attendant, sans doute, de figurer sur le fronton de la mairie de Béziers, à l’approche de 2017 ?…

Mais comment peut-on imaginer que Béziers puisse, aujourd’hui et en connaissance de cause, dire merci à celui qui mit toute la région à feu et à sang ? Et si, au contraire, comme par un retour du refoulé historique, des Biterrois de souche décidaient, un jour, de répondre à Robert Ménard en manifestant en masse, et sous le seul slogan qui vaille et qui soit digne de la mémoire de leurs ancêtres : « Je ne suis pas Charlie Martel ! » ?

Par 
Écrivain

 [1] Jean Boldo d’Albenas, Discours historial de l’antique et illustre cité de Nîmes, Nota bene : toutes les références, accompagnant cette tribune, se trouvent  détaillées dans mon essai : Abd er-Rahman contre Charles Martel (Perrin, 2010).

 [2] N. G. Léonard, Histoire ecclésiastique et politique de l’Etat de Liège, 1801.

 [3] François Laurent, Le Moyen-âge et la réforme, 1866.

[4] Vita sancti Eucherii, Aurelianensis episcopi, n°8 et 10, cité dans Jean Deviosse, Charles Martel, Tallandier 1978. Epistolae patrum synodi Carisiacensis, année 858, cité dans Jean Deviosse, CharlesMartel.

 [5]  Cf. J. Deviosse, Charles Martel.

 [6] Michelet, Histoire de France, cité dans S. Guemriche, Abd er-Rahman contre Charles Martel (Perrin 2010).

 [7] Chateaubriand, Génie du christianisme, dans Oeuvres complètes, éd. Furne, 1865.

 [8] E. Sabatier, Histoire de la ville et des évêques de Béziers, Paris 1854, cité dans Salah Guemriche, Abd er-Rahman contre Charles Martel (Perrin 2010).

 [9] El Maqqari, manuscrit arabe de la BNF, ancien fonds, réf. dans Abd er-Rahman contre Charles Martel.

 [10] Jean Deviosse, Charles Martel.


Une réflexion sur “Charles Martel, imposture historique et mythe fasciste”

  1. Bonjour à tous …

    Charles Martel fut surnommé le « Marteau de Dieu », c’est sans doute pour cela que l’expression « être marteau » signifie « être détraqué » 🙂

    « Furieux d’avoir échoué par deux fois à Narbonne, Martel va se venger sur les populations locales (chrétiennes) à qui il reproche de ne pas l’avoir accueilli en sauveur. Sur le chemin du retour (vers ses terres du Nord), il se venge sur Agde, Béziers, Maguelone, Nîmes (dont il brûle les arènes !) »

    Voici le genre de fables qu’on peut lire sur les Francs :

    « un vrai peuple, dirigé par de valeureux rois conduisant des armées invincibles, occupant un royaume reconnu dans le Nord-Est de la Gaule, bientôt les maîtres respectés de tout l’Hexagone, devenus de parfaits catholiques et l’on ne pouvait trouver meilleurs défenseurs de la Chrétienté dans tout l’Occident », lol  et re-lol !

    Voyons donc l’origine des Francs :

    Les Francs sont issus des communautés celtiques païennes polythéistes établies aux abords du Danube et du Rhin. Elles constituaient les éléments résiduels du grand mouvement migratoire « indo-européen », oui déjà des migrants, qui conduisit notamment au peuplement du nord de l’Hexagone et des îles Britanniques après avoir emprunté les couloirs d’immigration fluviales dont ceux du Danube et du Rhin….

    Les Celtiques très divisés, conserveront leur mode de vie essentiellement tribal et n’étaient donc pas porteur d’une culture spécifique. Ce n’était pas un peuple même au sens « barbare » du terme, ne constituaient le noyau d’aucune ethnie et n’obéissaient qu’à leur chef de clan ou de tribu. En matière de spiritualité, ils ne suivaient que les directives de leurs druides respectifs, plus sorciers que prêtres.

    D’où vient le terme de « Francs » :

    Sous le règne de Gallien en 268 après JC, l’empire Romain sur le déclin entrait dans sa longue période finale d’anarchie militaire et il fallait récupérer un maximum de légionnaires pour le service actif. L’idée d’une « sous-traitance » fit ainsi son chemin et l’on s’adressa tout naturellement aux guerriers indigènes pour cela, c’est-à-dire aux Celtiques rhénans…Fédérés pour la cause. Ils répondent en masse apprenant qu’ils seront « affranchis d’impôts ».

    De cette qualité « d’affranchis » viendra le qualificatif de « francs ». Le terme de « francs » n’a donc jamais désigné un peuple mais des militaires-mercenaires soumis à un statut particulier sous l’empire Romain…

    Pour le terme de valeureux Rois, on repassera, ils ne furent qu’une bande de pillards, une communauté de guerriers sans foi ni loi, sans morale et sans justice, des barbares complètement marteau !!! 🙂

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