Malcolm X, un Grand parmi les Hommes

Le 21 février 1965, Malcolm X, à l’age de 39 ans, l’une des figures les plus puissantes du mouvement noir aux USA était assassiné. Orateur de talent, doté d’un esprit brillant et intuitif, ainsi que d’une grande probité morale et intellectuelle, l’ex-leader de la « Nation of Islam » ne se contentait pas de discours incantatoires. Son engagement sans relâche au service de sa communauté et des Droits de l’Homme reflétait la personnalité d’un homme courageux, vertébré par de fortes convictions, et une foi inébranlable en Dieu. Nous tenterons de retracer à travers cet hommage, le parcours de ce militant exceptionnel, et d’expliquer les raisons de son assassinat.

Au crépuscule d’un jour de mai 1924, la vie intra-utérine de Malcolm fut tirée de sa douce quiétude par les violences des militants du Ku Klux Klan, abreuvés d’une haine des Noirs qu’ils dissimulaient sous la blancheur immaculée de leurs cagoules. Telle une horde sauvage, ils brisèrent les vitres de la maison familiale pour en découdre avec un père absent ce jour-ci, et dont l’épouse enceinte, terrorisée par la lâcheté de ces cavaliers, ignorait encore qu’elle portait dans son ventre les prémisses du destin fulgurant d’un fils, digne héritier de la lutte des Noirs aux USA. Malcolm Little naîtra quelques jours plus tard, le 19 mai 1925 à Omaha dans l’Etat du Nebraska.


Louise & Earl Little


Il était le septième d’une famille de huit enfants. Son père Earl avait déjà trois enfants issus d’un premier mariage. Il était pasteur, militant de l’Association universelle pour le progrès fondée par Marcus Garvey qui estimait que seul un retour en Afrique des Noirs d’Amérique leur permettrait d’être de véritables hommes libres. Sa mère Louise était une antillaise qui avait la particularité d’avoir le teint clair en raison du viol de sa mère par un blanc. D’où les cheveux roux et la peau rougeâtre de Malcolm surnommé « red » (le rouquin). Ce qui inspirait à ce dernier un sentiment de répulsion, il avait ainsi appris « à haïr chaque goutte de sang qu’il tenait de l’homme blanc qui avait violé sa grand-mère. »

Sa famille résida plusieurs années à Omaha avant de s’installer à Milwaukee. Une ville qui sera le théâtre du premier traumatisme subi par Malcolm au cours d’une nuit de cauchemar. Il avait en effet à peine 5 ans lorsque les cavaliers récidivistes du Ku Klux Klan imposèrent impunément leur terreur. Ils mirent le feu à leur maison afin de sanctionner l’engagement du père au service d’idées jugées révolutionnaires :

« Je me rappelle que nous nous retrouvâmes dehors, en pleine nuit, en caleçon, pleurant et hurlant de toutes nos forces. Les policiers, les pompiers blancs étaient là ; ils regardèrent la maison brûler jusqu’à ce qu’il n’en restât rien. »

Des violences qui marqueront à jamais Malcolm. De Milwaukee, la famille Little fut contrainte de déménager à Lansing dans l’Etat du Michigan. La jeune existence de Malcolm semble être vouée à la damnation, comme pour mieux creuser le sillon d’une destinée qui lui donnera son viatique pour l’histoire.

L’année 1931 fut marquée pour lui par l’image d’une mère, nerveuse et bouleversée. Cet état psychologique fut suscité par une vision : celle de la mort de son mari, qui se confirma au cours de cette même année. La promesse du sang des cavaliers imprécateurs du Ku Klux Klan fut tenue. Le décès du père de Malcolm, dont la famille avait déjà été décimée par le meurtre de cinq de ses six frères par ces mêmes racistes, marqua le nouvel acte d’une tragédie qui frappa la dynastie Little et que rien ne vint conjurer.

Enlevé à sa famille

Le tempérament d’une mère courage émergea alors sous le coup de ce destin funeste. Confrontée sans aide à l’éducation de ses enfants, la veuve Little en perdit le goût de la vie. L’ultime épreuve fut infligée par l’assistance sociale qui s’empressa d’arracher tous les enfants à l’affection de leur mère. Seule et sous le choc de ce drame, elle perdit la raison avant d’être internée à l’hôpital psychiatrique de Kalamazoo. Malcolm X se souvient en 1957 d’une de ses visites :

« Je ne peux pas vous dire ce que j’éprouvai alors. La femme qui m’avait mis au monde, choyé, conseillé, puni, aimé, ne me reconnaissait pas. Je la regardais. Je l’écoutais ‘’parler.’’ Mais je ne pouvais rien pour elle. Je crois vraiment que, si jamais famille fut détruite par l’Assistance publique, c’est bien la nôtre. Cette désintégration du foyer n’était pas nécessaire. Mais les gens de l’assistance, les tribunaux et leurs médecins nous ont donné le coup de grâce. Et nous n’étions pas les seuls dans ce cas . »

Malcolm est un adolescent sans repère, dévoré par un terrible sentiment d’injustice. Il erre dans les dédales d’une vie mouvante, d’où se profile comme un déterminisme, un horizon sans énigme qui se confond avec la couleur de son épiderme. Après un passage auprès d’une famille d’accueil blanche, le jeune adolescent atterrit dans une maison de détention à Mason, dirigée par un couple de notables blancs du Michigan : les Swerling.

Cette maison de détention constituait en fait une escale avant l’entrée dans une maison de redressement. Mais grâce aux relations de Mme Swerling, Malcolm fut inscrit dans un lycée à Mason échappant ainsi à la maison de redressement. Evoquant son séjour chez le couple Swerling, Malcolm écrivait :

« Devant moi, ils parlaient de tout et de rien, comme on dit n’importe quoi devant son canari. Ils parlaient même de moi, ou des niggers, comme si je n’étais pas là, comme si je ne comprenais pas le sens de ce mot. Mais ce n’était pas par méchanceté… ils ne leur est jamais venu à l’esprit que j’étais capable de comprendre, que je n’étais pas un toutou, mais un être humain. »

Au lycée blanc de Mason, Malcolm se distingua rapidement par de brillants résultats, notamment dans ses matières de prédilection que sont la littérature et l’histoire. Son professeur d’Anglais qui l’appréciait particulièrement, interrogea un jour Malcolm (à l’occasion d’une conversation après la classe), sur la profession qu’il souhaiterait exercer plus tard. Malcolm répondit « avocat » avec la naïveté d’un adolescent pour qui le rêve et l’ambition n’avaient pas de couleur.

Le professeur Ostrowski invita alors le jeune élève « ambitieux » à faire preuve de plus de réalisme en le conseillant de s’orienter vers un métier manuel plus conforme à son « statut de noir ». Ce fut alors que Malcolm comprit que le noir de sa peau déterminerait plus son futur professionnel que ses bons résultats scolaires. Il décida de quitter sans regret le lycée pour rejoindre sa demi-sœur Ella à Boston. Paradoxalement, avec le recul, Malcolm jugera salvateurs les propos du professeur Ostrovski : « Je remercie Allah de m’avoir envoyé à Boston à ce moment- là, sinon je serais sans doute un chrétien noir au cerveau bien lavé. »

Au bout de l’arrestation, le destin

Nouvellement arrivé à Boston, « red » ne tarda pas à préférer le ghetto au quartier de la classe moyenne noire où résidait sa demi-sœur Ella. Malcolm affiche son mépris pour ces Noirs qui aspirent à être plus blancs que blanc. Il est hanté par sa négritude dont il ne parvient pas à dessiner les contours. Sa mémoire est tourmentée par les récits de l’histoire de ses ancêtres déracinés de la terre mythique d’Afrique. Il se mit à la recherche d’un emploi et rencontra Shorty qui l’introduisit dans le milieu des cabarets de nuit de la région.

Il devint cireur de chaussures dans les bals du Roseland. Il astiqua les chaussures de grands « jazzmen » tels que Duke Ellington ou Lionel Hampton. Pour l’anecdote Malcolm ne manqua jamais de rappeler avec humour, que le grand musicien Duke lui doit toujours « quinze cents pour un cirage ». Ce travail était en fait une couverture. La brosse à reluire de Malcolm dissimulait une autre activité beaucoup moins reluisante : celle de vendeur de Marijuana. Mais le rouquin dont les ambitions de délinquants se trouvaient à l’étroit à Boston, entreprit d’élire domicile dans le fameux quartier d’ Harlem à New York.

Sur les nouveaux lieux de ses « exploits » d’apprenti caïd, Malcolm connut la consécration. Rompu à toutes les combines de la rue, il se construisit une réputation de petit prince de la pègre, doté néanmoins d’un véritable code d’honneur. Auréolé de ce titre, Malcolm consuma sa vie entre les filles faciles et la drogue. Mais le trône de ‘’red’’ est très convoité. La disgrâce le guette dans le ghetto. Au cœur de Harlem, Malcolm fut rapidement pris dans un règlement de compte entre les différents gangs du milieu.

Menacé dans sa vie, Malcolm se replia sur Boston où il monta, en association avec son ami de toujours Shorty, une petite équipe de cambrioleurs. Son retour à Boston ne fut que la poursuite de sa vie nihiliste. Avec sa nouvelle équipe de malandrins, Malcolm étoffa son palmarès de nageur en eaux troubles, avant que son arrestation ne lui fît boire la tasse. Contrairement au film de Spike Lee, l’arrestation de Malcolm X n’a pas eu lieu alors qu il était en train de se défriser les cheveux. La véritable arrestation de Malcolm s’est déroulée ainsi :

« J’avais donné à réparer une montre volée. Mes armes faisaient partie de mes vêtements, comme mes cravates. J’avais mis mon pistolet dans un étui accroché à mon épaule, sous mon manteau. J’appris par la suite que le propriétaire de la montre avait indiqué la réparation dont elle avait besoin. Une très belle montre, c’est pourquoi je l‘avais gardée pour moi. Et tous les horlogers de Boston étaient alertés. Le juif attendit d’être payé avant de poser la montre sur le comptoir. Puis il donna le signal. Un autre type apparut, du fond de la boutique, et se dirigea vers moi. Il avait la main droite dans la poche. C’était un flic, évidemment.

– Passez au fond, dit-il d’une voix calme.

– Je m’apprêtais à obéir lorsqu’un autre Noir, innocent celui-là, entra dans le magasin. J’appris plus tard qu ‘il avait fini son service militaire justement ce jour-là. Le flic pensa que c’était un associé, et se tourna vers lui.

Je demeurais là, armé, immobile, pendant que l’inspecteur, me tournant le dos, interrogeait l’autre Noir. Encore aujourd ‘hui je suis persuadé que même alors Allah était avec moi. Je n’ai pas essayé de le descendre. Et c’est ce qui m’a sauvé la vie. Je me souviens que l’inspecteur s’appelait Shark. Je levai les bras en l’air et lui fis signe :

’’ Prenez mon pistolet’’ dis-je. Je le regardais faire. Il était comme hébété. En voyant entré l’autre noir, il n’avait plus pensé que je pouvais être armé. Il était vraiment très ému parce que je ne l’avais pas descendu. Mon arme à la main, il donna le signal. Deux autres inspecteurs sortirent de leurs cachettes. Ils m’avaient donc tenu en joue. Un faux mouvement et ils auraient tiré. J’ai du revenir mille fois dans mon esprit sur cette journée où j’ai échappé à la mort. C’est pourquoi je suis convaincu que tout est écrit. »

La révélation en prison

Après son arrestation, Malcolm est jugé et condamné à 10 ans de prison en février 1946. Son tempérament fougueux souffre de l’enfermement. Il ne lui reste qu‘ à méditer ses rêves de liberté dans l’exiguïté de sa cellule. Dans la prison de Charleston, il se prend d’amitié avec un détenu très respecté nommé Bimbi qui le fascine par son savoir et sa grandiloquence.

En 1948, Malcolm est transféré à la prison de Concord, où il reçoit une lettre de ses frères Philbert et Reginald qui lui affirment « avoir découvert la religion naturelle de l’homme noir et lui demande de ne plus manger de porc. » Ils concluent la lettre en lui annonçant : « Que Dieu venu en Amérique était apparu à un homme nommé Elijah Muhammad. » L’année suivante, Malcolm est à nouveau transféré dans la ‘’confortable’’ prison de Norfolk dans le Massachusetts. Les détenus ont un accès sans autorisation à une bibliothèque qui avait été léguée par un millionnaire du nom de Parkhurst.

Malcolm dévore tous les livres qui se présentent à lui et recopie dans son intégralité le dictionnaire. La découverte de la lecture éveille en Malcolm : « le désir profond, latent, de vivre intellectuellement. » Servi par une mémoire phénoménale, et de grandes facultés d’apprentissage, Malcolm acquiert rapidement une solide culture qui lui permet d’effectuer en prison des exposés sur l’historien grec Hérodote, le philosophe Socrate ou encore sur Shakespeare. Son esprit qui jadis divaguait sous l’effet de la drogue, exulte désormais au rythme de ses prestations intellectuelles. Il renoue également en prison avec sa négritude.

Au service de la « Nation of Islam »

A sa sortie de prison en 1952, Malcolm se précipite vers le bain turc afin d’enlever le relent de prison qui « lui collait à la peau. » Il s’installe à Détroit chez son frère Wilfried et occupe un poste dans le magasin de meuble de ce dernier. Le soir après le travail, Malcolm part prêcher dans le ghetto la doctrine véhiculée par Elijah Muhammad au sein de la « Nation Of Islam ».

Il est nommé l’année suivante assistant pasteur du temple numéro 1 de Detroit. Le rouquin se prénomme désormais Malcolm X, abandonnant ainsi définitivement son nom d’esclave. Ce X, symbole de l’inconnu en mathématique, enclenche la quête identitaire de Malcolm dont l’anonymat est compté. Le recrutement de Malcolm par les Blacks Muslims constitue une véritable aubaine.

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Elijah Poole Muhammad

Il contribue rapidement au prestige et au développement de cette organisation. La « Nation of Islam » fut véritablement créée en 1930 à Detroit par un commerçant du nom de W D. FARD qui mourut en 1934. Un autre hurluberlu, Elijah Poole succède à Fard, et substitue son nom d’esclave Poole par celui de Muhammad. La « Nation of Islam » insiste sur le comportement moral de ses adeptes et prône la séparation des races blanches et noires. Les origines de L’Islam aux Etats-Unis remontent en fait à l’arrivée des premiers esclaves d’Afrique dont certains étaient musulmans.

En août 1966, dans sa préface du livre de Georges Breintman, Malcolm X, le pouvoir noir, Claude Julien rapporte le témoignage d’un correspondant du TIMES qui relate sa réception chez un riche blanc où le service domestique était assuré par des esclaves musulmans :

« James Cooper (1794-1866) possédait en Géorgie cinq cents esclaves dont une douzaine au moins étaient musulmans. » Il écrivit à propos de l’un deux : « Sali Bul Ali est un strict mahométan ; il ne boit pas d’alcool, respecte certains jeûnes, en particulier celui du Ramadan. » Claude Julien poursuit en signalant :

« qu‘un esclave musulman atteignit une incontestable notoriété : un certain Job, né en 1701 ou 1702 sur les rives de la Gambie, fut capturé en 1730 et expédié au Maryland où il travailla dans une plantation de tabac, s’évada, fut capturé et emprisonné. Des abolitionnistes achetèrent sa liberté et lui payèrent le voyage jusqu’en Angleterre, où il fut reçu à la Cour royale. Il rentra chez lui vers 1735 et s’adonna au commerce. Il savait le Coran par cœur. »

Le dévouement de Malcolm X et ses qualités de tribun font merveille. Il connaît une ascension fulgurante au sein de la « Nation of Islam » devenant l’objet de sollicitations régulières de la presse américaine.


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En 1958, il se marie avec Betty X dans l’Indiana. De cette union naîtront 4 filles : Atilah Kubilah, Ilyasah, et Amilah. Betty disparaîtra (ironie d’un sort cruel) en 1997 suite à un incendie provoqué dans sa maison par son petit-fils prénommé Malcolm !

Trahi par les siens

La popularité de Malcolm X suscite alors beaucoup d’envieux et de jalousies parmi les dirigeants de la « Nation of Islam » dont certains s’emploient à le discréditer en faisant circuler des rumeurs d’enrichissement personnel.

Durant l’automne 1963, Elijah Muhammad profite d’une déclaration ambiguë de Malcolm X sur la mort du président Kennedy pour le suspendre 90 jours de la « Nation of Islam ». Malcolm X transforme cette suspension en une rupture. Il crée la « Muslim Mosque » (La Mosquée Musulmane) en 1964, avant de programmer son départ pour la Mecque afin de s’initier à la connaissance d’un Islam authentique. Il rencontre le docteur Chawarbi, un imminent savant musulman en poste à l’ONU qui lui remet une lettre approuvant sa candidature au pèlerinage, facilitant ainsi l’obtention d’un visa pour l’Arabie Saoudite.

Au cours de ce voyage, il rédige le 20 avril 1964 à Djeddah (Arabie Saoudite) une lettre qui dépeint l’atmosphère chaleureuse et fraternelle entre toutes les races unies autour de L’Islam : « Dans le monde musulman, je venais de voir pour la première fois de ma vie des hommes à la peau blanche se conduire avec moi comme des frères. » Il est également surpris de sa notoriété et du prestige que rencontre dans le monde son combat. Il est l’hôte du prince Faycal d’Arabie Saoudite, ainsi que de prestigieux chefs d’États africains



Placés sous le signe de l’infinie dévotion, accomplir le Hajj et se mêler à sa procession unique au monde constituent un aboutissement spirituel suprême si exceptionnel et poignant qu’il peut métamorphoser un homme, bouleverser sa vision du monde et ébranler ses certitudes.

Malcolm X,alias al-Hajj Malik al-Shabazz, est revenu totalement transformé de son grand voyage en Terre Sainte effectué en avril 1964, profondément impressionné par le rayonnement planétaire de l’Islam et son arc-en-ciel d’origines brillant sous toutes les latitudes. L’extraordinaire générosité et ouverture d’esprit de ses innombrables frères en Dieu, blancs et noirs unis par des liens de fraternité indestructibles, ont produit en lui un tel électrochoc que ses opinions sur le racisme en ont été entièrement chamboulées.

« Après l’illumination spirituelle que j’ai eu le bonheur de recevoir à la suite de mon récent pèlerinage à la cité sainte de la Mecque, je ne souscris plus à aucune accusation généralisée contre aucune race. Je concentrerai désormais mes énergies à vivre la vie d’un véritable musulman sunnite », répétait-il transcendé par un pèlerinage qui changea sa vie, encore plus que pour d’autres, affichant une sérénité à toute épreuve, alors même que les mois qui suivirent allaient être semés d’embûches et au final lui coûter la vie.

Voici la magnifique lettre adressée par Al-Hajj Malik al-Shabazz à ses assistants de Harlem :

« Jamais je n’ai connu d’hospitalité aussi sincère ni de fraternité aussi bouleversante que celles des hommes et des femmes de toutes races réunis sur cette vieille Terre Sainte, patrie d’Abraham, de Mohamed et des autres prophètes des Saintes Écritures.  Durant toute la semaine qui vient de passer, j’ai été à la fois interdit et charmé par la bonté et la gentillesse déployées, autour de moi, par des personnes de toutes les couleurs. 

J’ai eu la chance de visiter la cité sainte de la Mecque, j’ai fait sept fois le tour de la Ka’aba, guidé par un jeune nommé Mohammed; j’ai bu l’eau du puits de Zam-Zam, j’ai fait sept fois l’aller-retour, en courant, entre les collines de Safa et Marwa.  J’ai prié dans l’ancienne cité de Mina et j’ai prié sur le Mont Arafat. 

Il y avait des dizaines de milliers de pèlerins, qui étaient venus de partout à travers le monde.  Ils étaient de toutes les races, il y avait des blonds aux yeux bleus et des noirs africains.  Mais nous nous soumettions tous aux mêmes rituels, dans un esprit d’unité et de fraternité que mes expériences, aux États-Unis, m’avaient amené à croire impossible entre un Blanc et un Noir. 

L’Amérique a besoin de comprendre l’islam, parce que c’est la seule religion qui ignore le racisme.  À travers mes voyages dans le monde musulman, j’ai rencontré, discuté et même mangé avec des gens que nous aurions considéré comme des Blancs, aux Etats-Unis – mais la mentalité du Blanc était absente de leur esprit et avait été remplacée par l’islam.  Jamais auparavant je n’avais vu une telle fraternité réunissant des gens de toutes les races. 

Peut-être serez-vous renversés par ces mots, surtout venant de moi.  Mais ce que j’ai vu et vécu au cours de ce pèlerinage m’a obligé à réviser certaines idées qui étaient miennes, à rejeter certaines conclusions auxquelles j’étais parvenu.  Cela n’a d’ailleurs pas été très difficile.  Car en dépit de mes fermes convictions, j’ai toujours été un homme qui sait faire face à la réalité et qui l’accepte, qui aime vivre de nouvelles expériences et apprendre de nouvelles choses.  J’ai toujours gardé un esprit ouvert, ce qui est nécessaire à une flexibilité qui va de pair avec toute quête intelligente de la vérité. 

Au cours de mes onze derniers jours, ici, dans le monde musulman, j’ai mangé dans le même plat, bu dans le même verre, dormi sur le même tapis et prié le même Dieu que mes frères musulmans aux yeux les plus bleus, aux cheveux les plus blonds et à la peau la plus blanche qui soient.  Dans leurs paroles comme dans leurs actes, les musulmans « blancs » sont aussi sincères que les musulmans « noirs » d’Afrique, qu’ils soient du Nigéria, du Soudan ou du Ghana.  Nous sommes véritablement frères. Parce qu’ils croient en un seul Dieu, ils excluent de leur esprit, de leurs actes et de leurs comportements toutes considérations raciales.

J’ai pensé, en les voyant, que si les Blancs américains admettaient l’Unicité de Dieu, ils pourraient peut-être admettre également l’unicité de l’homme et ils cesseraient de s’affronter, de nuire à autrui pour des raisons de couleur.

Le racisme étant le véritable cancer de l’Amérique, nos “chrétiens” blancs devraient se pencher sur la solution islamique du problème; solution qui a fait ses preuves, et qui pourrait peut-être intervenir à temps pour sauver l’Amérique d’une catastrophe imminente – celle-là même qui s’est abattue sur l’Allemagne raciste et qui a fini par détruire les Allemands eux-mêmes.

Chaque heure passée ici en Terre Sainte m’a permis de mieux comprendre le problème racial des États-Unis. On ne saurait blâmer le Noir pour son agressivité dans ce domaine : il ne fait que réagir à quatre siècles de racisme conscient de la part des Blancs.  Mais si le racisme mène l’Amérique au suicide, je crois que les jeunes Blancs de la nouvelle génération, ceux des universités, verront ce qui crève les yeux, et que nombre d’entre eux opteront pour la vérité spirituelle. C’est le seul moyen qu’ait encore l’Amérique d’éviter le désastre auquel mène inévitablement le racisme.

Jamais je n’ai été honoré comme ici. Jamais je ne me suis senti plus humble et plus digne. Qui aurait cru qu’un simple Noir américain serait comblé de tant de bénédictions.  Il y a quelques nuits de cela, un homme que l’on aurait appelé un « homme blanc », aux États-Unis, un diplomate de l’ONU, un ambassadeur, un ami des rois, m’a gracieusement cédé sa suite à l’hôtel, m’a donné son lit pour la nuit.  Jamais je n’aurais même rêvé d’être l’objet d’un pareil honneur, d’un honneur qui, aux États-Unis, aurait été réservé à un roi, et non à un Noir.

Louanges à Dieu, le Seigneur des mondes ! »

Sincèrement, al-Hajj, Malik al-Shabazz (Malcolm X)


A son retour de la Mecque, Malcolm X fonde l’organisation pour l’unité afro-américaine. Il prend conscience de l’intérêt de donner une dimension internationale à la lutte des Noirs aux USA. Il entreprend une autre tournée en Afrique, ponctuée par des visites de la casbah de Casablanca et de celle d’Alger, suivie d’une autre tournée au Proche-Orient. Il assistera en Aout 1964, au Sommet Africain au Caire, où il invitera les 34 pays africains à défendre la cause des Noirs américains devant les Nations Unies, il est victime d’une première tentative d’assassinat par un empoisonnement lors d’un repas.



La pensée de Malcolm s’enrichit et s’ouvre sur l’universalisme. Il abandonne définitivement le projet séparatiste avec la société américaine au profit d’une transformation du système américain à même d’assurer l’émancipation de la communauté noire. Sa rupture avec la « Nation of Islam » était en fait prévisible. Le 1er juin 1964, il déclare au magazine Jeune Afrique : « Si j’ai quitté le mouvement des Blacks Muslims, c’est parce que j’estimais qu’il était trop sectaire et que ce sectarisme finissait par paralyser son action militante. »

Cette évolution idéologique forgera en partie la grandeur de Malcolm X dont la disparition précoce annihilera la nécessaire maturation d’une pensée encore naissante. Le 13 février 1965, il regagne les USA après un long périple en Europe marqué par une interdiction d’accès du territoire français par les autorités françaises qui ont agi visiblement sous la pression du gouvernement américain.  Malcolm X réagira en affirmant qu’il « ignorait que la France était gouvernée par les États-Unis. »



Cette décision a provoqué l’indignation de Malcolm X, qui devait s’exprimer dans un rassemblement en faveur de la lutte des Noirs aux USA, organisé par des parisiens, des Afro-américains, ainsi que des militants des Caraïbes, et d’Afrique. Une interdiction d’autant plus scandaleuse, que Malcolm X avait effectué un séjour plutôt réussi en France en novembre 1964.

Il sera assassiné quelques jours plus tard, le 21 février 1965 dans la salle de bal Audubon. Son corps sera criblé de 13 chevrotines et de plusieurs balles : « J’ai toujours pensé que je mourrais de mort violente et j’ai fait mon possible pour m’y préparer » pressentait Malcolm X.


Sa dernière interview , son assassinat par Simon Malley fondateur de la revue Afrique Asie

Trois Jours avant son assassinat, Malcolm X m’avait invité à déjeuner. Cet homme aux yeux intelligents derrière des lunettes de myope, m’est apparu ce jour-là particulièrement nerveux. D’habitude calme et agréable dans les conversations privées, avec une pointe d’humour qui ne l’abandonnait jamais, Malcolm X semblait très agité.

Excellent orateur, Il semblait chercher ses mots :

« Non. je n’ai pas peur de toutes ces menaces que je reçois des Frères d’Elijah Muhammad. Mais, je sais qu’ils sont décidés. Après tout, je suis celui qui leur a enseigné la détermination. Je vis désormais comme un homme marqué, comme si j’étais déjà mort. Car tous ceux qui ont quitté le mouvement, ont été battus jusqu’à l’infirmité ou éliminés. Nous en savons trop sur l’activité du prophète (Elijah) et de ses collaborateurs. Cette crise finira inévitablement par la violence… Pourquoi ils m’en veulent tellement ? Tout simplement parce que j’étais dévoué corps et âme à Elijah et que j’ai entraîné derrière mol des milliers d’adeptes. En quittant le mouvement, j’ai semé le doute dans les esprits et cela, l’homme de Chicago (Elijah), ne le pardonne pas. Je connais les noms des frères qui ont reçu pour mission de m’abattre. J’ai donné moi-même leurs noms à la Police. Mais qu’a-t-elle fait pour prévenir la violence ? Je me le demande… « .

Malcolm X se tut, puis comme s’il se parlait à lui-même, il poursuivit :

« Et pourtant, Allah sait combien II reste à faire pour que les noirs réussissent leur révolution. Ce que l’Afrique m’a appris durant ma dernière tournée de 5 mois, c’est l’étendue de nos intérêts communs. Notre victoire devra passer nécessairement par les péripéties qu’ont connues tant de pays africains. Si nous voulons que notre victoire soit réelle, il faudra qu’elle suive le processus qu’elle a suivi dans les pays qui ont obtenu une indépendance réelle. L’indépendance arrachée par une lutte nationale organisée et disciplinée est beaucoup plus sûre que celle qui a été accordée avec tant de réserves à d’autres. »

« Et c’est ainsi que je conçois la révolution des Noirs américain. Ils doivent décider eux-mêmes, s’ils veulent une victoire limitée et aléatoire ou une victoire réelle et complète. » Je suis musulman. Mais je sais aussi que ce n’est pas dans les mosquées que nous remporterons notre victoire: c’est dans les rues et les villes, côte à côte avec ceux, blancs compris, qui veulent débarrasser le pays de ce racisme qui le ronge. Mol aussi, j’étais un raciste, mais j’ai appris et j’ai compris… « .

« Si le périple africain que je viens d’entreprendre m’a appris quelque chose, c’est combien notre lutte s’identifie avec celle que mènent les Africains, au Nord comme au Sud du Sahara, qu’il s’agisse de l’Angola, de l’Afrique du Sud, de la Rhodésie ou du Congo. Tout comme d’ailleurs elle s’identifie à celle des hommes et femmes de couleur en Asie. Si j’ai éprouvé un sentiment de fierté au lendemain de l’explosion de la bombe atomique chinoise, c’est parce qu’il s’agissait d’un pays qu’on n’a cessé de qualifier de « sous-développé » et contre lequel se dressent aujourd’hui tant de « puissances »  blanches… »

Dans un article qu’il publia il y a quelques mois, dans le journal américain « Saturday Evening Post », Malcolm X écrivait: « Je rêve qu’un jour l’histoire me considère comme l’un de ceux qui auront sauvé l’Amérique d’une catastrophe grave, peut-être fatale… ».

En tombant sous les balles des assassins. Malcolm X n’a eu ni l’occasion ni le temps de mener à bien l’action qu’il lui semblait urgent et indispensable d’entreprendre pour prévenir la catastrophe.

Plusieurs centaines de Noirs se pressent devant l’Aubudon Ballroom, une salle de spectacle de Harlem, ce 21 février 1965, la réunion se tient dans un climat tendu. Une semaine auparavant, un incendie d’origine criminelle s’est déclaré au domicile du leader noir. Son épouse et ses enfants ont failli y laisser la vie.

Malcolm X vient de prendre la parole lorsqu’un brouhaha provoqué par deux hommes assis au fond de la salle attire son attention. Il tente de ramener le calme : « Frères, ne vous énervez pas ! » Ce seront ses derniers mots. Profitant de la diversion, trois hommes ouvrent le feu sur lui. Il s’effondre, mortellement touché.



Ses trois agresseurs prennent la fuite, poursuivis par la foule. Rattrapé, l’un d’entre eux, Talmadge Hayer, doit à une énergique intervention de la police d’avoir la vie sauve. Les deux autres, Norman Butler et Thomas Johnson, membres de Nation of Islam, réussissent à s’échapper. Ils seront appréhendés plus tard et traduits en justice, en janvier 1966.

La communauté noire est consternée. Pour la police new-yorkaise et le gouvernement fédéral américain, le mobile de l’assassinat ne fait aucun doute, tant la haine que se vouent, depuis plusieurs mois, Malcolm X et les dirigeants de Nation of Islam paraît inexpiable. Ce n’est pas l’avis de tout le monde. Et surtout pas des amis de la victime, qui accusent les autorités et les services secrets américains. Le 13 mars 1965, Leon Ameer, un ancien compagnon de Malcolm X, annonce ainsi son intention de rendre publics des cassettes et des documents qui, selon lui, prouvent de « manière irréfutable » la responsabilité du gouvernement, du FBI et de la CIA. La nuit suivante, il meurt d’une overdose de somnifères, emportant avec lui cassettes et documents.

Marquée par plusieurs rebondissements, l’enquête sur son assassinat aboutira à l’arrestation de Thomas Hagan, un militant de Nation of Islam. Mais des zones d’ombres continueront à planer sur les multiples ramifications qui auront conduit à sa mise à mort.

Il était difficile, en cette nuit du dimanche 21 février ou Malcolm X fut abattu, de trouver un seul Noir dans les rues de Harlem pour qui l’assassinat du leader de « l’Organisation de l’Unité Afro-américaine » n’apparut pas comme le résultat d’une grande conspiration à laquelle ni la police de New York, ni le FBI n’étaient étrangers.

Pendant plus de cinq heures, dans le ghetto noir de New York, j’ai Interrogé plus de 50 Noirs, vieux et jeunes, femmes et hommes. Tous affirmaient que, compte tenu de la responsabilité directe de l’organisation noire rivale « Black Muslims » (les Musulmans noirs) d’Elijah Muhammad, le meurtre de Malcolm X avait eu lieu dans des circonstances suffisamment étranges pour susciter de graves soupçons à l’égard des responsables « blancs » du maintien de l’ordre et de la sécurité dans le pays.

« J’étais là avec mon mari, m’a dit une jeune femme, Mme Patricia Robinson, parce que nous connaissions bien Malcolm. Nous avions un singulier pressentiment en nous rendant à sa conférence, d’où notre décision de ne pas emmener nos enfants. Ce qui nous a le plus frappé en arrivant à l’AudIbon Ball, ce fut l’absence de policiers. Généralement, on en trouve des dizaines lorsque de telles réunions ont lieu à Harlem. Comment expliquer leur absence ce jour-là, alors que tout le monde savait que la vie de Malcolm était en danger, surtout après l’explosion qui avait détruit sa maison une semaine plus tôt ? Malcolm avait averti les policiers du danger qui le menaçait. Il leur avait communiqué les noms de ceux qu’il soupçonnait de conspirer contre sa vie. Lorsque les assassins ont commencé à tirer sur Malcolm, Il n’y avait qu’un seul policier à la porte I ».

Au quartier général de l’organisation de Malcolm X, à l’Hôtel Theresa, j’ai longuement parlé à son ami et confident James Shabbazz.

« Vous me demandez pourquoi on en voulait tellement à Malcolm X. Il est vrai que notre organisation ne date que d’un an et que nos partisans manquent de discipline. Notre force est dans notre programme dynamique et notre action directe auprès des masses noires. La différence qui nous sépare essentiellement des Black Musilms d’Elijah Muhammad est notre manière d’envisager et d’aborder le problème de la lutte des Noirs. Nous sommes des musulmans, mais nous ne croyons pas que la lutte pour réaliser les objectifs de la révolution des Noirs aux USA doit être strictement religieuse.

Notre mouvement est d’abord politique. Ce n’est pas par le séparatisme, comme le prêche Elijah Muhammad, que nous accomplirons notre mission. Pour vaincre, il nous faut l’action, l’action directe et dynamique partout où elle sera nécessaire. Comme l’a si bien dit Malcolm X il y a deux mois, nous avons besoin d’un mouvement Mau-Mau aux USA, au Mississippi comme au cœur même de New York, en Alabama comme à Washington. N’est-il pas étrange que les blancs ne parlent de violence que lorsqu’il s’agit des Noirs qui luttent pour leurs droits et manifestent pour leur égalité ? La violence des Blancs, elle, est toujours ignorée, malgré les matraques, les chiens, la torture ».

C’est parce qu’en réalité, Malcolm X était un symbole en face des oppresseurs et de leurs faux prophètes qu’il a été abattu. L’ancien commissaire de la police de New York, Steve Kennedy, n’a-t-il pas dit en 1957 : « Malcolm X a trop de pouvoir pour un seul homme » ?


Deux membres des Black Muslim : Norman 3x Butler, Thomas 15 X Johnson, et Talmadge Hayer seront condamnés à la prison à vie, le 14 avril 1966 pour le meurtre de Malcolm X. Ses obsèques se déroulèrent devant une foule immense. Malcolm X fut enterré au cimetière de Farncliff à New-York. Sur la plaque de son cercueil fut gravé : « El Hadj Malik‘’El-Shabazz-19mai1925-21février1965. » Sa fille de 6 ans Attilah exprima avec candeur son chagrin à travers une lettre : « Cher papa, je t’aime tant, mon Dieu, mon Dieu, comme je voudrais que tu ne sois pas mort. »

Qui sont les véritables commanditaires de l’assassinat de Malcolm X ?

Jusqu’à ce jour les commanditaires de l’assassinat de Malcolm X n’ont jamais été clairement identifiés. Cependant, l’hypothèse d’une action concertée entre Le « FBI » et la « Nation Of Islam » n’est pas à exclure. Ces deux milieux avaient en effet quelques intérêts à la liquidation de Malcolm X. Depuis 1964, date de sa rupture avec la « Nation of Islam », Malcolm X ne se privait pas de dénoncer la corruption et le charlatanisme des dirigeants de cette organisation. Dans un entretien accordé le 8 janvier 1965 au Young Socialist, il déclare que :

« La « Nation Of Islam » ne prend aucune autre part dans la lutte des noirs de ce pays pour changer leurs conditions, si ce n’est celle d’offrir une force morale pour amener nos gens à cesser de se saouler ou de se droguer. C’est insuffisant une fois sobre, vous restez pauvre(…)Tous ces militants déterminés ont été paralysés par une organisation qui ne prend aucune part active dans aucun combat. »

Pire encore pour la « Nation of Islam », dans un discours daté du 3 avril 1964 prononcé à l’église méthodiste de Cory, Malcolm X soulignait son impuissance en offrant une alternative politique crédible à la lutte des Noirs :

« Pour terminer, j’aimerais vous dire quelques mots de la « Muslim Mosque » que nous avons récemment fondée à New-York. C’est vrai nous sommes musulmans, notre religion est l’Islam, mais nous ne mélangeons pas notre religion et notre politique (nous ne les mélangerons plus). Une fois nos offices terminés, nous nous engageons, en tant que musulmans, dans l’action politique, l’action économique et l’action sociale et civique. Nous y participons en tous lieux, en tous temps, et de toutes les façons aux côtés de tous ceux qui luttent pour mettre un terme aux maux politiques, économiques et sociaux, qui affligent notre communauté. »

D’autre part, quelques jours avant son assassinat, Malcolm X menaça au cours d’un meeting à Détroit organisé par l’Afro-American Broadcasting Compagny de faire des révélations sur les dirigeants de la « Nation of Islam » :

« Ils ont ouvert la polémique contre moi et qui plus est, tenté de me réduire au silence, parce qu’ils n’ignorent pas ce que je sais sur leur compte. A mon avis, ils devraient me connaître assez bien pour savoir qu’ils ne parviendront sûrement pas à me faire peur. Mais lorsque je révèlerai ce que je sais, il est des faits relatifs à la Nation of Islam qui vous scandaliseront, lorsque vous en aurez connaissance. »

Le tournant idéologique de Malcolm X dérange

Dans une correspondance rédigée depuis Lagos (capitale du Nigéria) le 10 mai 1964, Malcolm X confirme clairement son évolution qui l’amène à transcender le clivage racial entre Noirs et Blancs :

« Le Coran fait au monde et au musulman une obligation de prendre le parti de ceux dont les droits humains sont violés, quelle que soit la conviction religieuse des victimes. La religion de l’Islam tient à cœur les droits de tout le genre humain, sans distinction de race, de couleur ou de croyance. Pour elle, tous (et chacun) sont membres d’une seule et même famille, la famille humaine. »

Cette évolution de la pensée de Malcolm X s’accompagne d’une nouvelle stratégie politique. Il décide de projeter la question du statut des Noirs américains au delà des frontières américaines, à travers la recherche de soutiens et de relais à son combat sur une scène internationale marquée alors, par l’émergence de nouvelles nations en lutte contre toutes les formes d’impérialisme et de colonialisme :


« La seule façon dont nous nous libérerons passe par notre identification avec les peuples opprimés du tiers monde.(…) quand les 22 millions d’Américains noirs s’apercevront que nous avons le même problème que les opprimés du Vietnam du Sud, du Congo et de l’Amérique Latine – étant donné que les opprimés constituent la majorité et non la minorité sur cette terre, nous serons amenés à envisager notre problème en majorité capable de revendiquer et non plus en minorité réduite à la mendicité. » (Meeting à New-York, salle Audubon, le 20 décembre 1964)

Le tournant idéologique opéré par Malcolm X (abandon du projet fantaisiste de séparatisme, passage du nationalisme noir à l’universalisme, déplacement de la lutte des Noirs à un niveau plus politique) conférait à son combat une efficacité et un réalisme qui faisait de lui un opposant redoutable à certains cercles du gouvernement américain. Malcolm X ne manquait jamais de fustiger la politique étrangère américaine. Sur le plan intérieur, il renvoyait dos à dos les partis républicain et démocrate en plaidant pour un vote noir indépendant, ainsi qu’il a annoncé au cours du Harvard Law School Forum le 16 décembre 1964 :

« Il faut que nous acquérions une meilleure compréhension de la science politique et que nous nous fassions inscrire sur les listes électorales. Nous ne devons pas prendre, de quelque façon que ce soit, fait et cause pour l’un quelconque de ces partis. A mon avis, nous devrions limiter notre action politique à la situation donnée, sans du tout chercher à nous identifier ou à nous vendre à l’un des deux partis, mais en nous engageant dans une action politique consacrée au bien des êtres humains et destinée à en finir avec toutes ces injustices. »

L’évolution idéologique de Malcolm X enlevait en fait tout argument de « diabolisation » à ses ennemis qui souhaitaient le confiner dans une marginalisation stérile. Bénéficiant d’une aura internationale, il devenait un interlocuteur et un acteur politique crédible de la société américaine.Ce qui explique qu’il était sous la surveillance permanente du FBI et de la CIA dont Malcom X n’avait de cesse de dénoncer :

« On nous surveillait. Nos téléphones étaient sur table d’écoute. Aujourd’hui encore, si je devais parler au téléphone de bombarder l’empire State Building, je vous garantis que ce gratte-ciel serait cerné dans les cinq minutes ».

Le journaliste Alex Haley (auteur du fameux roman Racine transposé en feuilleton à l’écran) avec qui il rédigea son autobiographie, rappelait qu’avant de rentrer chez lui, Malcom X prononçait la formule rituelle « Allo ! allo ! le FBI, vous êtes branchés ? Parfait, ici Malcolm X. »

Cette surveillance du FBI n’est que le compartiment d’un programme de contre-espionnage mis en place en 1956 et surnommé le Cointelpro. Ce programme qui avait été initialement élaboré en direction des sympathisants et militants du parti communiste américain, sera prioritairement orienté en 1967 vers les mouvements noirs. Le FBI a ainsi défini en des termes pour le moins explicites la mission du Cointelpro qui : « est de démasquer, briser, fourvoyer, discréditer, ou au moins neutraliser les activités des organisations nationalistes noires qui prêchent la haine. »

L’objectif du Cointelpro tel qu‘il a été assigné en 1967, visait à l’époque un des principaux mouvements nationalistes noirs influencé par Malcolm X : les Blacks Panthers, (Blacks Panthers Party fondé en Californie par deux étudiants en droit : Huey P.Newton et M.Bobby Seale). Certes ce programme intervient deux années après la mort de Malcolm X, mais il démontre la volonté notoire du FBI de recourir à toutes les méthodes de répression y compris le crime pour étouffer toute voix contestataire noire du système américain.
L’ignoble Hoover, responsable du FBI durant cette période n’avait-il pas rédigé une note qui annonçait clairement que :

« Le Cointelpro doit empêcher la naissance d’un messie qui pourrait unifier et électriser le mouvement nationaliste noir (…) Il faut faire comprendre aux jeunes Noirs modérés que, s’ils succombent à l’enseignement révolutionnaire, ils seront des révolutionnaires morts (…) ne vaut-il pas mieux être une vedette sportive, un athlète bien payé ou un artiste, un employé ou un ouvrier plutôt qu‘un Noir qui ne pense qu’à détruire l’establishment et qui, ce faisant, détruit sa propre maison, ne gagnant pour lui et son peuple que la haine et le soupçon des Blancs ! »

Malcolm X qui se définissait comme le Noir « le plus en colère de l’Amérique » reste une des figures les plus emblématiques de la lutte des Noirs contre l’oppression, et le racisme. Il a inscrit son nom dans le panthéon des personnalités musulmanes du siècle précèdent. Sa méfiance viscérale de tous les pouvoirs honorait un homme pour qui la défense de son idéal avait le prix du sacrifice. Son combat désintéressé et sans compromission était marqué du sceau de la foi en Dieu. Ainsi dans son autobiographie, il concluait le dernier chapitre sur ces paroles :

« Si je meurs en ayant apporté la plus petite lumière, la plus petite parcelle de vérité, si je meurs en ayant pu contribuer à détruire le cancer raciste qui ronge la chair américaine, alors, tout le mérite en revient à Allah. Ne m’imputez que les erreurs. »

Rien, pas même l’ombre de la mort, ne venait altérer la détermination d’un homme mû par de puissantes convictions et dont la bravoure n’avait d’égale que son immense humilité. La rigueur morale de son engagement demeure un modèle dont feraient bien de s’inspirer certaines associations musulmanes membres du CFCM, qui restent figées dans une mentalité tribale. Elles préfèrent, au détriment de l’intérêt général de la « communauté », s’investir dans une course au leadership, susceptible d’offrir un strapontin à même d’assouvir les ambitions personnelles d’individus dénués de modestie et dominés par un besoin irrépressible de faire briller leur pâle étoile. Mais l’Imâm Ali (RAA) n’affirmait-il pas : « Aktar Masâri al-uqûl tahta burûq al-matâmi ! » Que d’effondrements sous les éclairs des ambitions !

« Les médias sont les entités les plus puissantes sur terre. Ils ont le pouvoir de rendre les innocents coupables et faire des coupables des innocents. Et c’est ça le pouvoir. Parce qu’ils contrôlent l’esprit des masses. »  Malcolm X

Que la Miséricorde d’Allah soit sur Al Hajj Malik  al-Shabazz et qu’IL lui accorde le plus haut degré de Son Paradis… Amin

Source principale

6 réflexions au sujet de “Malcolm X, un Grand parmi les Hommes”

  1. Je reproduis le passage concernant son voyage à la Mecque , Malcolm X est mort en parfait muslim soumis à Allah(swt) Seul avec un message universelle de paix . Allahi rahmou (que Dieu lui fasse miséricorde).

    Voici la magnifique lettre adressée par Al-Hajj Malik al-Shabazz à ses assistants de Harlem :

    « Jamais je n’ai connu d’hospitalité aussi sincère ni de fraternité aussi bouleversante que celles des hommes et des femmes de toutes races réunis sur cette vieille Terre Sainte, patrie d’Abraham, de Mohamed et des autres prophètes des Saintes Écritures. Durant toute la semaine qui vient de passer, j’ai été à la fois interdit et charmé par la bonté et la gentillesse déployées, autour de moi, par des personnes de toutes les couleurs.

    J’ai eu la chance de visiter la cité sainte de la Mecque, j’ai fait sept fois le tour de la Ka’aba, guidé par un jeune nommé Mohammed; j’ai bu l’eau du puits de Zam-Zam, j’ai fait sept fois l’aller-retour, en courant, entre les collines de Safa et Marwa. J’ai prié dans l’ancienne cité de Mina et j’ai prié sur le Mont Arafat.

    Il y avait des dizaines de milliers de pèlerins, qui étaient venus de partout à travers le monde. Ils étaient de toutes les races, il y avait des blonds aux yeux bleus et des noirs africains. Mais nous nous soumettions tous aux mêmes rituels, dans un esprit d’unité et de fraternité que mes expériences, aux États-Unis, m’avaient amené à croire impossible entre un Blanc et un Noir.

    L’Amérique a besoin de comprendre l’islam, parce que c’est la seule religion qui ignore le racisme. À travers mes voyages dans le monde musulman, j’ai rencontré, discuté et même mangé avec des gens que nous aurions considéré comme des Blancs, aux Etats-Unis – mais la mentalité du Blanc était absente de leur esprit et avait été remplacée par l’islam. Jamais auparavant je n’avais vu une telle fraternité réunissant des gens de toutes les races.

    Peut-être serez-vous renversés par ces mots, surtout venant de moi. Mais ce que j’ai vu et vécu au cours de ce pèlerinage m’a obligé à réviser certaines idées qui étaient miennes, à rejeter certaines conclusions auxquelles j’étais parvenu. Cela n’a d’ailleurs pas été très difficile. Car en dépit de mes fermes convictions, j’ai toujours été un homme qui sait faire face à la réalité et qui l’accepte, qui aime vivre de nouvelles expériences et apprendre de nouvelles choses. J’ai toujours gardé un esprit ouvert, ce qui est nécessaire à une flexibilité qui va de pair avec toute quête intelligente de la vérité.

    Au cours de mes onze derniers jours, ici, dans le monde musulman, j’ai mangé dans le même plat, bu dans le même verre, dormi sur le même tapis et prié le même Dieu que mes frères musulmans aux yeux les plus bleus, aux cheveux les plus blonds et à la peau la plus blanche qui soient. Dans leurs paroles comme dans leurs actes, les musulmans « blancs » sont aussi sincères que les musulmans « noirs » d’Afrique, qu’ils soient du Nigéria, du Soudan ou du Ghana. Nous sommes véritablement frères. Parce qu’ils croient en un seul Dieu, ils excluent de leur esprit, de leurs actes et de leurs comportements toutes considérations raciales.

    J’ai pensé, en les voyant, que si les Blancs américains admettaient l’Unicité de Dieu, ils pourraient peut-être admettre également l’unicité de l’homme et ils cesseraient de s’affronter, de nuire à autrui pour des raisons de couleur.

    Le racisme étant le véritable cancer de l’Amérique, nos “chrétiens” blancs devraient se pencher sur la solution islamique du problème; solution qui a fait ses preuves, et qui pourrait peut-être intervenir à temps pour sauver l’Amérique d’une catastrophe imminente – celle-là même qui s’est abattue sur l’Allemagne raciste et qui a fini par détruire les Allemands eux-mêmes.

    Chaque heure passée ici en Terre Sainte m’a permis de mieux comprendre le problème racial des États-Unis. On ne saurait blâmer le Noir pour son agressivité dans ce domaine : il ne fait que réagir à quatre siècles de racisme conscient de la part des Blancs. Mais si le racisme mène l’Amérique au suicide, je crois que les jeunes Blancs de la nouvelle génération, ceux des universités, verront ce qui crève les yeux, et que nombre d’entre eux opteront pour la vérité spirituelle. C’est le seul moyen qu’ait encore l’Amérique d’éviter le désastre auquel mène inévitablement le racisme.

    Jamais je n’ai été honoré comme ici. Jamais je ne me suis senti plus humble et plus digne. Qui aurait cru qu’un simple Noir américain serait comblé de tant de bénédictions. Il y a quelques nuits de cela, un homme que l’on aurait appelé un « homme blanc », aux États-Unis, un diplomate de l’ONU, un ambassadeur, un ami des rois, m’a gracieusement cédé sa suite à l’hôtel, m’a donné son lit pour la nuit. Jamais je n’aurais même rêvé d’être l’objet d’un pareil honneur, d’un honneur qui, aux États-Unis, aurait été réservé à un roi, et non à un Noir.

    Louanges à Dieu, le Seigneur des mondes ! »

    Sincèrement, al-Hajj, Malik al-Shabazz (Malcolm X)

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  2. Un grand militant qui à gouté à la vraie foi sunnite comme c’est écrit dans cette magnifique lettre.

    Le film de spike lee sur sa vie à marquer ma jeunesse avec un Denzel toujours impeccable (n’est ce pas tony 😉). Surtout la scène vers la fin du film ou il récite la fatiha.

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    1. Malik Al Shabbaz rahimou Allah est pour moi un véritable modèle contemporain, on le voit dans le film de Spike Lee, son évolution pour finir par mourir en parfait musulman totalement détaché de sa secte, parti politique ou afro-centrisme haineux…Son discours de retour du pélerinage est le testament de ce grand homme , qu’Allah subhanahu wa ta’ala lui fasse Miséricorde.

      Quand à Denzel Washington dans le rôle c’est du lourd mon frère on est d’accord et avec Al Pacino ça reste mes 2 acteurs préférés.

      Dommage que ce soit un sataniste et peut être même un démon à forme humaine…, t’as beau apprendre la Fatiha mais quand Allah pose un voile sur ton coeur c’est mort…

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    2. J’ai fouillé un peu et je confirme c’est bien un Shapeshifter ;

      Regardes bien à partir de 2’30 c’est un peu plus net ;

      Anomalies classiques du démon à forme humaine ;

      Voilà comment ils arrivent à nous charmer Typical…

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  3. Je suis pas du tout surpris et me conforte sur certaines choses que j’avais remarqué en lui. Avoir autant de charisme et d’assurance pour un homme je dis pas que c’est pas impossible mais à quel prix?…
    Je vais garder mes 😎 toujours sur moi afin de resté vigilant.

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  4. Malcolm X et les médias.

    « La presse a un pouvoir de l’image si puissant qu’elle peut faire passer un criminel pour une victime et montrer la victime comme un criminel. »

    « Si l’on n’est pas vigilant, les journaux font haïr les oppressés et aimer les oppresseurs. »

    « Le pouvoir aux côtés de la défense de la liberté est plus grand que celui aux côtés de la tyrannie et de l’oppression. »

    https://aphadolie.com/2019/10/17/citations-quotes-si-lon-nest-pas-vigilant-malcolm-x/

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